02.05.2016 | Géostratégie - Conférence
L’IRAN PEUT-IL ÊTRE UN PARTENAIRE AU MOYEN-ORIENT ?

Ecole Militaire, le 14 avril 2016.

Conférence-débat, organisée en partenariat avec l’Association Minerve.

 

François NICOULLAUD

Avec :

François Nicoullaud, ancien ambassadeur de France à Téhéran, analyste réputé de politique internationale, spécialiste de l’Iran et de son environnement ainsi que des questions de prolifération nucléaire.


 

EXTRAITS:

 

 

« L’Iran est un pays mystérieux, qui inquiète et fascine.

Depuis l’accord sur le nucléaire passé en juillet 2015, l’Iran s’est réinvité à la table des nations.

80 millions d’habitants, une société qui est sans conteste la plus avancée du Moyen-Orient, avec une fermentation intellectuelle indéniable (se publient à Téhéran plus de livres que dans l’ensemble du monde arabe): voilà l’Iran que nous redécouvrons… et qui nous inquiète toujours. Que l’on pense à sa position face à Israël ou face à la Syrie, et l’on comprend que les pays sunnites et le monde occidental se demandent de quel côté va basculer cet Iran. Nous voilà dans un moment où l’histoire semble hésiter.

 

Revenons sur les pas de la Révolution Islamiste. Elle débute en1979, et se poursuit, à l’instar de la Révolution française, par un cycle révolutionnaire ‘classique’: unanimité populaire pour chasser le tyran, affrontement de factions, puis temps de terreur. Après des massacres, les religieux prennent le pouvoir sans partage. Une réconciliation provisoire se met en place pour combattre Saddam Hussein pendant la sanglante guerre de 8 ans Iran-Irak. Après quoi, la révolution entre dans une période plus calme, et s’installe dans la « bureaucratisation ».

Comme toute révolution, la Révolution Islamiste décrète avoir raison contre le monde entier, et met en œuvre un prosélytisme universel. Les Iraniens s’efforcent de créer partout des Hezbollah pour diffuser l’esprit révolutionnaire. Le message universel de l’Islam rénové prône l’élimination des dirigeants corrompus, impose l’Iran au centre de sa vision, développe un discours anti-impérialiste, se pose en fervent défenseur de tous les opprimés du monde -dont les Palestiniens-, et enchaîne sur un antisionisme forcené (l’Iran n’a jamais reconnu « l’État sioniste », qui, dit-il, doit disparaître). Le chiisme semble enfin une façon de se distinguer de la majorité du monde arabe (sunnite): voilà pour les Iraniens un moyen d’être bon musulman, sans être comme tout le monde.

La Révolution est toujours là, malgré les nombreuses prédictions annonçant sa chute prochaine. Le régime qui en découle, même s’il n’est pas très populaire au sein de la population, n’a pas été renversé. Malgré ses tares, les Iraniens lui reconnaissent le mérite avoir ramené l’Iran à la pleine indépendance et de l’avoir libéré du joug des puissances extérieures (russe et britannique, puis américaine). L’ancien slogan révolutionnaire « Ni Est, ni Ouest, République Islamiste » fédère toujours. Aujourd’hui, l’objectif de cet État est donc de veiller à protéger son pré carré et garder sous contrôle sa propre société.

La combinaison « Révolution/État » est particulière à la Révolution Islamiste. Elle se retrouve dans la fonction du Guide de la Révolution, à la fois phare de la doctrine et véritable chef d’État (le Président de la République a des pouvoirs plutôt faibles, le Guide donnant son aval sur tout et exerçant un contrôle direct sur l’armée, le corps des Pasdaran, la radio et la télévision, la justice et la police).

 

Quel est aujourd’hui le bilan de la Révolution? En un mot: mitigé. D’un point de vue économique, la rente pétrolière est là, mais il n’y a pas de politique économique dynamique. La lutte contre la corruption est un but affiché, mais le régime reste malgré tout encore profondément gangréné. Enfin, malgré le succès du Hezbollah libanais, la diffusion des idéaux révolutionnaires dans le monde musulman ne s’est pas enclenchée.

Dans le monde arabe, le pays pivot est aujourd’hui l’Arabie Saoudite, qui considère l’Iran comme son principal adversaire, s’opposant à lui au Yémen, en Syrie ou au Liban. L’Arabie Saoudite est d’autant plus nerveuse qu’elle se trouve elle-même en situation difficile (un Roi fatigué, dont le fils, qui a pris les commandes de la défense et de l’économie, est décrit comme peu expérimenté et impulsif; un effondrement du prix du baril; une jeunesse trop qualifiée qui ne trouve pas de travail et une jeunesse non qualifiée également désœuvrée). Pour cette Arabie Saoudite, choquée que l’Irak soit passé sous influence chiite, il semble inacceptable et impensable que la Syrie subisse le même sort. Et l’Iran éprouve le sentiment  inverse : que la Syrie devienne un repère de taliban et de jihadiste est une vision insupportable. Nous assistons à un combat de cerfs: Iran, Arabie Saoudite, leurs bois sont entremêlés, mais rien ne bouge.

 

Dans ces conditions, l’Iran peut-il être un partenaire pour le monde occidental? Oui et non… comme l’on dit, « l’histoire hésite ». Aujourd’hui, l’Iran fait encore figure d’adversaire, mais s’ouvre clairement la possibilité qu’il devienne un partenaire.

Parmi les raisons qui alimentent une vision menaçante de l’Iran: son soutien au Hezbollah libanais, considéré comme une organisation terroriste par les Américains, et son hostilité active à Israël. Ce qui explique que les candidats à l’élection présidentielle américaine prêchent pour un containment de l’Iran, visant à le surveiller de façon très étroite et sans complaisance.

Mais la possibilité de transformer la situation en partenariat est possible. Pour cela, des garanties sont nécessaires. Tout d’abord, il faut que l’accord nucléaire de juillet 2015bsoit bien appliqué par toutes les parties. C’est la condition indispensable pour qu’il devienne une machine à créer de la confiance. Actuellement, si l’Iran applique à la lettre l’accord, les Occidentaux font preuve de réactions timorées: ils s’inquiètent notamment de son programme balistique (dont l’lran affirme qu’il n’est que dissuasif), et les banques européennes, effrayées par le maintien d’un certain nombre  de sanctions américaines non concernées par l’accord, refusent encore de financer des projets en Iran. Les Iraniens sont donc inquiets de ne pas voir arriver les retombées positives de l’accord.

S’agit-il simplement de problèmes de rodage ou de difficultés pérennes? La suite des évènements le dira.

Sur le plan intérieur, il faut encore que l’Iran se dote d’un gouvernement et d’institutions favorables à l’ouverture. Reste que les Occidentaux ont objectivement un très fort allié: la population iranienne, cette société de plus en plus éduquée et sophistiquée, qui aspire à renouer avec le monde extérieur. En 1979, 50% de la population était rurale, analphabète. Aujourd’hui, elle est à 70% urbaine, alphabétisée à près de 100% et la population étudiante est très forte, comptant entre 3 et 4 millions de jeunes à l’université. En 2013, l’élection dès le premier tour du conservateur modéré Hassan Rouhani a été un signal très fort de la population en faveur de l’ouverture. La population iranienne a soif de modernité, elle veut la libération des mœurs, elle veut nous ressembler. En fait, elle nous ressemble déjà et aspire tout à autre chose que d’être une société parfaitement obéissante aux règles de l’Islam ».

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