12.07.2016 | Géostratégie -
ETRANGES ET INSOLITES ELECTIONS AMERICAINES DE 2016: ENJEUX INTERNES, INSTITUTIONNELS ET DE POLITIQUE ETRANGERE.

Ecole Militaire, Paris 07

Conférence-débat, organisée en partenariat avec l’Association Minerve.

Avec :

Yves BOYER, professeur émérite de l’Ecole Polytechnique, directeur adjoint de la la Fondation pour la recherche stratégique.

Anne DEYSINE, professeur émérite à l’université Paris Ouest Nanterre.

 

EXTRAITS

 

 

 

Yves BOYER

 

« Que signifie le phénomène Trump?

L’une des particularités de ces élections américaines est sans conteste le phénomène Donald Trump. Personnage haut en couleurs, souvent qualifié de grotesque, horrible, dangereux, mais aussi de « Frankenstein Monster » par le Washington Post (édition du 25 février 2016), ou de « fasciste » sous la plume de Robert Kagan dans son article «This is how fascism comes to America », s’avère aujourd’hui pouvoir être élu Président… il convient donc de s’intéresser à sa personnalité et à ce qu’il incarne, puisqu’après tout, il a séduit nombre d’électeurs républicains pour venir à bout de ses 15 autres challengers pour les primaires.

Mais qu’en est-il au-delà des clichés?

La saga Trump a réellement commencé avec le succès de la Trump Organization, que Donald Trump dirige, ayant fait une holding à partir des entreprises de son père.

En 2011, il fait parler de lui dans les media, il devient un homme connu mais qui ne pèse pas beaucoup dans l’appareil républicain. En novembre 2011, les sondages le placent comme candidat potentiel pour l’élection de 2012, mais après avoir réfléchi à une possible candidature, il ne se lance finalement pas et apporte son soutien à Mitt Romney.

C’est au printemps 2015 qu’il annonce sa candidature aux primaires républicaines: l’homme qui se lance dans l’aventure est alors un homme connu, mais marginalisé par le milieu politique New-Yorkais et Washingtonien. Si personne ne le prenait vraiment au sérieux au début de sa campagne, force est de constater qu’il a su battre ses rivaux et qu’il a réussi à remobiliser l’électorat républicain.

Aujourd’hui, les sondages le présentent coude-à-coude avec Hillary Clinton. Le duel est engagé.

Trump proclame qu’il entend rendre l’Amérique sa splendeur passée. « Amerca great again » est son slogan. il sillonne les Etats et obtient rapidement le soutien de l’Amérique profonde. Clint Eastwood, Mike Tyson, Terrell Owen, etc., s’engagent pour lui: des célébrités qui ne sont pas des « intellectuels », mais des Américains qui « parlent » au peuple américain. Trump comprend que l’Amérique profonde s’interroge sur la persistance des tensions raciales, sur les dysfonctionnements sociaux (les États-Unis concentrent 25% de la population carcérale mondiale), ou sur l’augmentation de la dette publique. Une partie de l’Amérique se sent abandonnée et appauvrie: 46 millions d’américains s’adressent au Food Stamp Program, les « Restos du cœur » américain.

Donald Trump parle de leurs inquiétudes, et affirme qu’il a des solutions et nombre d’Américains sont séduits: « he tells it like it is » affirment-ils. Il tranche ainsi avec le discours politicien. Il a le sens de la formule, énonce de vagues propositions et remet en cause l’establishment et tous ses codes.

En politique étrangère, Trump se dit lassé d’entendre dire que l’Amérique doit remodeler le monde et propager la Pax Americana… Selon lui, l’Amérique doit avant tout savoir penser à elle-même, à ses intérêts. Le modèle de la politique extérieure américaine est remis en question, ce qui devrait inciter les Européens, à penser aux conséquences possibles de son éventuelle élection.

Quel que soit l’issue de ces présidentielles, elles auront vu l’émergence de ce singulier personnage, qui a l’audace de remettre en cause beaucoup d’éléments qui ont structuré l’Amérique depuis une cinquantaine d’années, notamment en politique étrangère. Il y a du Theodore Roosevelt en lui. »

  

Anne DEYSINE

 

« Quel est le pouvoir d’un Président des Etats-Unis? Avant de commenter cette future élection, il est important de souligner que le Président américain n’est ni un roi, ni un empereur, mais un « Gulliver empêtré ». Ses pouvoirs concernent surtout la politique extérieure. Ce qui explique la vive inquiétude des détracteurs de Trump de le voir gérer les relations internationales des Etats-Unis… En politique intérieure, ces derniers sont, somme toute, relatifs, puisqu’encadrés par un puissant système de checks and balances. Pour prendre l’exemple d’Obama, il n’a finalement pu marquer son empreinte en politique intérieure qu’avec la loi santé et la loi bancaire, tous ses autres projets n’ayant pu aboutir.

Le système de financement des élections présidentielles américaines ne repose que sur des contributions financières extérieures, sans aucune participation d’argent public. Pour ces élections, ce sont 5 milliards de dollars qui seront mobilisés, posant la question d’un monde politique à la solde du capital… Trump s’érige en opposant de ce système, arguant qu’il n’est à la solde de personne puisqu’il est lui même très riche. Mais il admet qu’il donne beaucoup d’argent lui-même, participant ainsi au système… Par ailleurs, il va devoir collecter 1 milliard de dollars, et ne pourra donc pas rester indépendant.

 

Lorsque les Américains voteront, ils décideront bien sur de leur nouveau Président, avec un choix historique, puisque c’est la première fois qu’une femme est candidate aux élections présidentielles américaines.

Mais je voudrais aussi tourner le projecteur  vers trois aspects moins connus, moins commentés en France mais tout  aussi essentiels de la campagne électorale :

1- Les scrutins dans les Etats. Aux États-Unis, État fédéral le gouvernement fédéral a des prérogatives et des compétences d’exception. Le législateur de droit commun, ce sont les Congrès des Etats. C’est bien ce que prévoit la constitution qui attribue aux Etats le pouvoir de police c’est-à-dire de traiter de tout ce qui a trait à la santé et au bien-être public et le Xe amendement qui résume tout ce qui n’a pas été délégué au pouvoir fédéral appartient aux Etats fédérés est au peuple. Aussi bien le droit de la famille le droit des affaires le droit pénal etc. et je voudrais insister un instant sur le droit électoral car ce sont les Etats qui procèdent au découpage électoral, qui décident s’il faut une carte identité pour aller voter, qui définissent les modalités d’inscription sur les listes électorales et qui autorisent ou non le vote anticipé. Tous ces éléments ont un impact sur la participation et la participation est toujours un élément essentiel dans la douzaine d’États pivots qui font basculer élections.

À l’heure actuelle, il y a dans 30 Etats ce qu’on appelle une Trifecta, les deux chambres et le gouverneur étant du même parti, en l’occurrence le parti républicain. C’est ce qui a permis à ce dernier de profiter de façon plus ou moins licite  du recensement décennal pour découper des circonscriptions électorales à leur avantage.

2- Le Congrès. Les Américains vont voter pour leurs représentants et leurs sénateurs (34 postes). Si les démocrates remportent 6 sièges de sénateurs, ils peuvent obtenir la majorité. La Chambre des représentants. Théoriquement les Démocrates devraient l’emporter. Mais c’est sans compter sur le fait que l’élection repose sur le recensement des États et sur les découpages électoraux… on ne peut douter que la majorité républicaine va établir ce découpage sur-mesure pour gagner le maximum de sièges. La possibilité de voir les Républicains gagner est donc réelle.

3 – La Cour Suprême. Ses décisions ont un grand impact sur la vie politique américaine, c’est un acteur fondamental du tissu social américain. Son Président a été nommé le 16 mars dernier par Obama, qui a choisi le Juge Merrick Garland.

C’est dans ce panorama qu’il faut comprendre et analyser cette élection.

Car s’il n’y avait pas l’enjeu de la Cour suprême, qui façonne le tissu social et politique des États-Unis, on aurait envie de dire « pourquoi pas Donald Trump? ». Car Hillary Clinton est finalement peu aimée et très (trop?) représentative de tout ce qui ne va pas dans le système de l’establishment américain. Hillary Clinton s’est forgée une carapace et une méfiance redoutable qui la rendent peu spontanée et distante pour nombre d’Américains. Le fait qu’elle soit par ailleurs encore inquiétée par l’affaire des E-mails renforce son image d’intrigante et fait peser sur sa candidature comme une épée de Damoclès (les rapports du FBI et de l’enquêteur général sont critiques, ce qui pousse à considérer qu’une annulation de sa candidature ne peut être encore écartée). On comprend donc qu’Hillary Clinton ne fasse pas l’unanimité, et que certains de ceux qui voteront pour elle ne le feront pas avec enthousiasme…

Mais il faut intégrer que si la Cour Suprême suit l’élection de Trump, c’est certainement tout l’acquis social des Etats-Unis qui est menacé de passer à la trappe. La société américaine est déjà une société dure. S’il se produit un retour en arrière, l’écart avec l’Europe alors serait gigantesque. »

 

 

 

 

 

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